UN MARECHAL, TROIS « IMMORTELS »

AUERSTADT,14 OCTOBRE 1806

Composition originale : Patrice Courcelle – Texte : Pierre-Baptiste Guillemot.

 

 

Un mois. A l’automne 1806, tel laps de temps sépare le départ de l’Empereur pour l’armée, le 25 septembre, de sa première nuit au château de Potsdam, quelques heures après le défilé de ses troupes victorieuses dans Berlin, le 25 octobre. Entre-temps, la Prusse a été écrasée et a subi une terrible humiliation. Véritable « triomphe de l’Aigle », la campagne de Prusse « brille [sans conteste] d’un éclat particulier », assure l’historien Patrice Gueniffey. Et d’ajouter qu’il n’est pas « un seul aspect de cette histoire sur lequel on ne se soit penché à de multiples reprises », concédant toutefois « qu’on n’en a jamais fini avec les grands sujets ».

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Davout et son état-major à Auerstadt. Composition originale de Patrice Courcelle. Collection privée, Dallas, Texas, U.S.A.).

 

Le 3e corps d’armée à l’honneur.

Ainsi, début octobre, les troupes françaises prennent-elles l’offensive. Progressant en 3 colonnes coordonnées, elles franchissent en un temps record – 72h ! – la forêt de Thuringe et débouchent en Saxe. En face, l’armée prussienne est – elle aussi – divisée en 3 grandes masses. Pour autant, faute d’une logistique idoine, ses forces sont si étirées et se déplacent si lentement qu’elles ne parviennent pas à se soutenir mutuellement. Dès le 9 octobre, les troupes du maréchal Lannes triomphent de leurs adversaires à Schleiz, avant de récidiver le lendemain à Saalfeld. Ces deux affrontements d’avant-garde rappellent à l’état-major prussien que son armée peut, à tout moment, être coupée de Berlin, la capitale du royaume. Aussi, ordonne-t-on aux troupes un mouvement rétrograde qui entame leur moral. Côté français, l’optimisme règne, quoique Napoléon peine à identifier correctement la position de l’essentiel des troupes ennemies. De fait, l’Empereur marche sur Iéna, espérant y affronter le corps principal prussien. A la tête de son seul 3e corps d’armée, le maréchal Davout est, quant à lui, envoyé en direction d’Auerstedt.

 

Les deux batailles-phares de la campagne se jouent le 14 octobre. A l’aube de cette « grande journée », Napoléon pense toujours être en présence de l’essentiel de l’armée prussienne ; en vérité, ne lui font face que les forces du général Hohenlohe. Tandis que le soleil dissipe le brouillard, le maréchal mesure pour sa part la gravité de la situation et l’étendue du défi à relever. Les forces prussiennes sont en effet au moins deux fois plus nombreuses que ses propres troupes : au total, pas moins de 60000 hommes répartis en 5 divisions que soutiennent près de 230 pièces d’artillerie. Davout comprend qu’il ne doit pas laisser à son adversaire le temps de se déployer, auquel cas il combattrait dans des conditions fort défavorables. Habile tacticien, le maréchal met en œuvre une défense active qui déstabilise les Prussiens, à commencer par le duc de Brunswick, leur général en chef. Escomptant l’arrivée prochaine des divisions des généraux Morand et Friant, Davout envoie ainsi – dès le début de la journée – la 3e division du général Gudin à l’assaut du village d’Hassenhausen. Peu après 8h30, tandis que les fantassins français formés en carré repoussent plusieurs charges de cavalerie menées par le général Blücher en personne, les éléments précurseurs de la 2e division du général Friant, suivis des cavaliers du général Viallanes, débouchent sur le champ de bataille. Placés à droite de la division Gudin, les hommes du général Friant s’emparent du village du Spielberg. A 10h passés, les événements se précipitent. Sous la pression de la division Wartensleben, les défenseurs d’Hassenhausen évacuent la localité. Quant au duc de Brunswick, il est mortellement atteint par un biscaïen qui le défigure. Vers 11h, la 1ère division de Morand parvient à marches forcées sur le terrain. Immédiatement positionnée à gauche des soldats de Gudin, elle réoccupe sans coup férir Hassenhausen. La ligne française rétablie, Davout se sent désormais assez fort pour passer à l’offensive contre un ennemi ébranlé. C’est ce tournant de la bataille, cet instant fugace où le succès s’esquisse, qu’illustre la composition de Patrice Courcelle.

 

« Le maréchal de fer », vainqueur d’Auerstaedt.

Louis-Nicolas Davout [1] est représenté au centre de son état-major. Né en 1770 dans une famille de la petite noblesse bourguignonne, Davout embrasse avec enthousiasme les idéaux révolutionnaires. Au cours de la décennie 1790, il bénéficie d’un avancement rapide : officier au régiment Royal-Champagne en 1788, il est promu général de division durant la campagne d’Egypte. Plus jeune maréchal de la promotion de mai 1804, il commande dès lors le 3e corps d’armée qui, lors de la campagne de Prusse, consiste en une formation interarmes, en une véritable petite armée autonome de 26000 hommes répartis en 3 divisions et appuyés par 46 pièces d’artillerie. L’œuvre dépeint le maréchal tel que ses contemporains l’ont décrit : un tacticien au sang-froid indéniable, placé au cœur de l’action et passant de carré en carré pour maintenir par sa présence la constance de ses soldats. « C’est un phénomène rarissime que la quasi-totalité d’un corps pût voir dans le feu de l’action le chef qui le commandait », constate à ce propos Pierre Charrier, l’un de ses biographes ; telle attitude a assurément contribué auprès de ses soldats à la réputation du « maréchal de fer ». En tout cas, sa victoire sur l’essentiel des forces prussiennes le hisse au rang des meilleurs manœuvriers de son époque. Elle le met en pleine lumière et justifie la confiance et les honneurs que lui prodigue Napoléon.

 

Un état-major à l’efficacité consommée.

Certes, le comportement exemplaire du soldat français et les incomparables aptitudes du maréchal Davout conditionnent largement le succès d’Auerstaedt. Ce serait pourtant omettre l’extraordinaire qualité de l’état-major du 3e corps d’armée, chaîne hiérarchique dotée d’une double fonction administrative et opérationnelle. Distingués par leur ceinture-écharpe rouge mélangée d’or, les généraux Morand, Friant et Gudin entourent leur chef. Tous trois comptent parmi les meilleurs généraux dont dispose alors la Grande Armée. Charles-Antoine Morand [3] est un vétéran des campagnes révolutionnaires et notamment de l’expédition d’Egypte, au cours de laquelle il a côtoyé Davout. Général de division au lendemain de la bataille d’Austerlitz où il s’est distingué, il prend le commandement de la 1ère division du 3e corps d’armée en février 1806. « Egyptien » lui aussi, Louis Friant [4] est en outre le beaufrère du maréchal. Acteur de toutes les campagnes impériales, il livre sa dernière bataille à Waterloo, un certain 18 juin 1815. Quant à Charles-Etienne Gudin [2], il a appris son métier au cours d’une décennie 1790 passée au sein des états-majors de l’armée du Rhin. Général en 1799, il sert dès 1805 au 3e corps d’armée. Chef vigoureux, spécialiste des opérations de vive force à l’avant-garde, il est fauché par un boulet lors de la bataille de Valoutina, le 19 août 1812. Auprès de ces « 3 Immortels » distingués par la légende impériale, figure le général de brigade Joseph Daultanne [5], l’efficace chef d’état-major du 3e corps. Enfin, en arrière-plan, aux côtés des adjudants-commandants [6] – Beaupré, Romeuf et Allain – à l’austère uniforme, se tient une myriade d’aides de camp [7]. Tous sont prêts à porter des ordres à l’une ou l’autre unité combattant sur le plateau, voire à expédier une missive adressée au maréchal Bernadotte dont Davout espère le renfort …

 

Sources et bibliographie.

– Charrier, Pierre, Le maréchal Davout, 2005.  – Chauvency, François, « La gloire du 3e corps d’armée de Davout dans la campagne de Prusse de 1806-1807 », 2006 [en ligne sur www.napoleon.org]. – Naulet, Frédéric, Iéna et Auerstaedt : La Prusse humiliée (14 octobre 1806), 2019.

 

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